Traducción de "Les deux banquets, ou la commémoration", de Michel Tournier

 


"Les deux banquets, ou la commémoration"

Il était une fois un calife d'Ispahan qui avait perdu son cuisinier. Il ordonna donc à son intendant de se mettre en quête d'un nouveau chef digne de remplir les fonctions de chef des cuisines du palais.

Les jours passèrent. Le calife s'impatienta et convoqua son intendant.

- Alors? As-tu trouvé l'homme qu'il nous faut?

- Seigneur, je suis bien embarrassé, répondit l'intendant. Car je n'ai pas trouvé un cuisinier, mais deux tout à fait dignes de remplir ces hautes fonctions, et je ne sais comment les départager.

- Qu'à cela ne tienne, dit le calife, je m'en charge. Dimanche prochain, l'un de ces deux hommes désigné par le sort nous fera festoyer, la cour et moi-même. Le dimanche suivant, ce sera au tour de l'autre. À la fin de ce second repas, je désignerai le vainqueur de cette plaisante compétition.

Ainsi fut fait. Le premier dimanche, le cuisinier désigné par le sort se chargea du déjeuner de la cour. Tout le monde attendait avec la plus gourmande curiosité ce qui allait être servi. Or la finesse, l'originalité, la richesse et la succulence des plats qui se succédèrent sur la table dépassèrent toute attente. L'enthousiasme des convives était tel qu'ils pressaient le calife de nommer sans plus attendre chef des cuisines du palais l'auteur de ce festin incomparable. Quel besoin avait-on d'une autre expérience ? Mais le calife demeura inébranlable. « Attendons dimanche, dit-il, et laissons sa chance à l'autre concurrent. »

Une semaine passa, et toute la cour se retrouva autour de la même table pour goûter le chef-d'œuvre du second cuisinier. L'impatience était vive, mais le souvenir délectable du festin précédent créait une prévention contre lui.

Grande fut la surprise générale quand le premier plat arriva sur la table : c'était le même que le premier plat du premier banquet. Aussi fin, original, riche et succulent, mais identique. Il y eut des rires et des murmures quand le deuxième plat s'avéra à son tour reproduire fidèlement le deuxième plat du premier banquet. Mais ensuite un silence consterné pesa sur les convives, lorsqu'il apparut que les plats suivants étaient eux aussi les mêmes que ceux du dimanche précédent. Il fallait se rendre à l'évidence : le second cuisinier imitait point par point son concurrent.

Or chacun savait que le calife était un tyran ombrageux, et ne tolérait pas que quiconque se moquât de lui, un cuisinier moins qu'aucun autre, et la cour tout entière attendait épouvantée, en jetant vers lui des regards furtifs, la colère dont il allait foudroyer d'un instant à l'autre le fauteur de cette misérable farce. Mais le calife mangeait imperturbablement et n’échangeait avec ses voisins que les rares et futiles propos qui sont de convenance en pareille circonstance. A croire qu’il n’avait pas remarqué l’incroyable mystification dont il était victime.

Enfin on servit les desserts et les entremets, eux aussi parfaitement semblables aux desserts et aux entremets du premier banquet. Puis les serveurs s’empressèrent de débarrasser la table.

Alors le calife ordonna qu’on fît venir les deux cuisiniers, et quand les deux hommes se trouvèrent en face de lui, il s’adressa en ces termes à toute la cour :

- Ainsi donc, mes amis, vous avez pu apprécier en ces deux banquets l’art et l’invention des deux cuisiniers ici présents. Il nous appartient maintenant de les départager et de décider lequel des deux doit être investi des hautes fonctions de chef des cuisines du palais. Or je pense que vous serez tous d’accord avec moi pour reconnaître et proclamer l’immense supériorité du second cuisinier sur le premier. Car si le repas que nous avons pu goûter dimanche dernier était tout aussi fin, original, riche et succulent que celui qui nous a été servi aujourd’hui, ce n’était en somme qu’un repas princier. Mais le second, parce qu’il était l’exacte répétition du premier, se haussait, lui, à une dimension supérieure. Le premier banquet était un événement, mais le second était une commémoration, et si le premier était mémorable, c’est le second seul qui lui a conféré rétroactivement cette mémorabilité. Ainsi les hauts faits de l’histoire se dégagent de la gangue impure et douteuse où ils sont nés que par le souvenir qui les perpétue dans les générations ultérieures. Donc si j’apprécie chez mes amis et en voyage qu’on me serve des repas princiers, ici au palais, je ne veux que des repas sacrés. Sacré, oui, car le sacré n’existe que par la répétition, et il gagne en éminence à chaque répétition.

Cuisiniers un et deux, je vous engage l’un et l’autre. Toi, cuisinier un, tu m’accompagneras dans mes chasses et dans mes guerres. Tu ouvriras ma table aux produits nouveaux, aux plats exotiques, aux inventions les plus surprenantes de la gastronomie. Mais toi, cuisinier deux, tu veilleras ici même à l’ordonnance immuable de mon ordinaire. Tu sera le grand prêtre de mes cuisines et le conservateur des rites culinaires et manducatoires qui confèrent au repas sa dimension spirituelle.


"Los dos banquetes, o la conmemoración"

Había una vez un califa en Isfahán que había perdido a su cocinero. Ordenó, entonces, a su intendente que se ocupara de buscar a alguien nuevo digno de ocupar las funciones del chef de las cocinas del palacio.

Los días pasaron. El califa se puso impaciente y convocó a su intendente.

-¿Y bien? ¿Has encontrado al hombre que requiero?

-Señor, me apena mucho - respondió el intendente. Porque no encontré a uno sino a dos cocineros muy dignos de ocuparse de tan elevadas funciones, pero no sé cómo decidirme entre ellos.

-No importa, dijo el califa, yo me ocuparé. El próximo domingo, uno de esos hombres elegido por la fortuna nos hará un festín, a la corte y a mí. El domingo siguiente será el turno del otro. Cuando termine el segundo banquete, designaré al ganador de esta placentera competencia.

Así se hizo. El primer domingo, el cocinero elegido al azar se encargó de preparar el desayuno de la corte. Todo mundo llegó con ávida curiosidad de averiguar qué sería servido. La delicadeza, originalidad, riqueza y suculencia de los platos que se presentaron en la mesa superó todas las expectativas. El entusiasmo de los invitados fue tal que instaron al califa a nombrar, sin más dilación, como jefe de las cocinas palaciegas al autor de tan incomparable festín. ¿Qué necesidad había de otra experiencia culinaria? Pero el califa se mantuvo firme. “Esperemos hasta el domingo, dijo, y démosle una oportunidad al otro competidor. "

Una semana transcurrió y toda la corte se encontraba en la misma mesa para degustar la obra maestra del segundo cocinero. Había mucha impaciencia, pero el delicioso recuerdo del festín anterior generó una predisposición en su contra.

Fue grande la sorpresa para todos cuando llegó el primer plato a la mesa: ¡era el mismo primer plato del primer banquete! También original, rico y suculento, ¡pero idéntico! Hubo risas y murmullos cuando el segundo plato resultó ser una reproducción fiel del segundo plato del primer banquete. Pero enseguida, un silencio de consternación calló a los invitados, pues resultó que los platos siguientes eran los mismos que los del domingo anterior. La evidencia era ineludible: el segundo cocinero imitaba punto por punto a su competidor.

Era bien sabido por todos que el califa era un tirano hosco y no toleraría que nadie se burlara de él, menos aún un cocinero. Y la corte entera esperaba temerosa, lanzándole miradas furtivas, la cólera con que golpearía en cualquier instante al autor de esta farsa imperdonable. Pero el califa comió imperturbable y no hizo más que intercambiar con sus vecinos comensales las pocas observaciones inútiles que se acostumbran decir en tales circunstancias. A su parecer no había reparado en el increíble engaño del que era víctima.

Finalmente se sirvieron los postres y bocadillos, también idénticos a los postres y bocadillos del primer banquete. Luego, los camareros se apresuraron a recoger la mesa.

A continuación, el califa hizo traer a los dos cocineros, y cuando los dos hombres ya se encontraban frente a él, se dirigió a la corte en los siguientes términos:

-Entonces, mis amigos, pudieron apreciar en estos dos banquetes el arte y la invención de los dos cocineros aquí presentes. Nos concierne ahora discernirlos y decidir cuál de los dos recibirá el alto honor de ser chef de las cocinas del palacio. Ahora bien, creo que todos estarán de acuerdo conmigo en reconocer y proclamar la superioridad incalculable del segundo cocinero sobre el primero. Pues si la comida que degustamos el domingo pasado fue completamente fina, original, rica y suculenta como la que hemos comido hoy, era sin embargo no más que una comida digna de la realeza. Pero la segunda, como fue la exacta repetición de la primera, se elevó a un plano superior. El primer banquete marcó un evento, pero el segundo lo volvió una conmemoración. Si el primer banquete fue memorable, sólo el segundo banquete le transmitió esa memorabilidad. Del mismo modo los grandes eventos de la historia nacen de una fuente impura y dudosa, pero es el recuerdo lo que los perpetua para las generaciones posteriores. Por eso mismo en casa de mis amigos y durante mis viajes, aprecio que me sirvan comida digna de la realeza, pero en el palacio sólo deseo comida sagrada. Sí, sagrada pues lo sagrado no existe sino en la repetición, y se hace más digno con cada repetición.

Cocineros uno y dos, ambos quedan contratados. Tú, cocinero uno, me acompañarás en mis cacerías y en mis guerras. Abrirás mi mesa a nuevos productos, a los platos exóticos, a las invenciones más sorprendentes de la gastronomía. Pero tú, cocinero dos, tú velarás aquí mismo por el orden inmutable de mi ordinariedad. Tú serás el sumo sacerdote de mis cocinas y el protector de los ritos culinarios y masticatorios que le confieren a la comida su dimensión espiritual.